Transcription de l'interview:
Antoine : Bonjour et bienvenue dans notre podcast Les Acteurs de l'Innovation. Aujourd'hui, on a le plaisir d'accueillir Yann Tissot. Yann, un grand merci d'avoir accepté cette invitation. Pour commencer, est-ce que tu peux nous raconter ton parcours depuis tes études ?
Yann : Alors, j'ai fait des études en microtechnique à l'EPFL, un parcours avec lequel tu es assez familier ! Par la suite, un peu par accident, j'ai également fait une thèse à l'EPFL, qui était sponsorisée par Intel.
Le chemin était donc tout tracé pour aller travailler aux États-Unis après mon doctorat. Mais pour différentes raisons, je suis resté en Suisse et j'ai travaillé chez Oerlikon Space, à Zurich, une entreprise qui a depuis été rachetée par RUAG et qui est active dans les technologies spatiales.
Là-bas, j'étais responsable de tout ce qui concernait les télécommunications optiques entre satellites et stations au sol, ainsi que les systèmes optiques pour le spatial.
Après deux ou trois ans, une fois que j'avais fait le tour, je suis allé chez Optotune, qui était une jeune start-up à l'époque et qui existe toujours aujourd'hui. J'ai d'ailleurs beaucoup de respect pour cette entreprise. Elle développait des lentilles accordables pour des zooms miniatures de téléphones portables.
C'est en démontant ces téléphones que j'ai découvert comment étaient conçus leurs écrans. Je me suis dit : « Mais ce n'est pas possible qu'ils aient fait comme ça ! On peut certainement faire mieux avec une technologie à base de fibres optiques que j'avais développée durant ma thèse. »
Cette technologie n'était absolument pas destinée à l'éclairage à l'origine. Elle nécessitait encore une importante maturation et beaucoup de développement.
C'est comme ça que je me suis lancé. J'ai rapidement essayé de financer mes brevets en faisant du consulting avec l'Agence spatiale allemande. J'ai également postulé pour une bourse d'innovation de l'EPFL, appelée Innogrant, qui existe toujours et qui est un formidable outil de soutien à l'innovation.
Cette bourse m'a permis d'accéder au laboratoire dans lequel je travaillais auparavant. C'est ainsi que nous avons lancé l'entreprise.
Antoine : Et L.E.S.S. a donc été créée en 2012 ?
Yann : Exactement, en 2012. Comme nous avions besoin d'infrastructures importantes pour développer les premiers produits, l'entreprise a été constituée assez tôt afin de permettre les investissements nécessaires. Mais les premiers produits sont arrivés aux alentours de 2015.
Antoine : En tout cas, quel parcours ! Félicitations.
Yann : Merci beaucoup !
Antoine : Évidemment, on va parler d'innovation. J'aimerais connaître ta vision de ce terme. On entend beaucoup de définitions différentes, parfois complémentaires. Si on reste dans le cadre de l'innovation technologique, quelle serait ta définition et ta vision de l'innovation ?
Yann : J'aborderais plutôt l'innovation sous l'angle de l'état d'esprit.
Pour moi, c'est à la fois un refus du statu quo et une volonté de trouver une solution à un problème, quel qu'il soit.
Je pense que c'est une bonne définition. C'est chercher à aller de l'avant en sortant du cadre, contourner l'impossible pour trouver quelque chose de créatif qui permette de résoudre un problème.
Antoine : J'adore ! J'aime beaucoup cette définition. Je la trouve assez juste et, finalement, elle englobe tout, que ce soit l'innovation technologique, l'innovation sociale ou autre.
Yann : Je pense qu'on met beaucoup trop l'accent sur l'innovation technologique. Un petit artisan peut être innovant et créatif. Il existe des innovations dans les modèles commerciaux et dans énormément d'autres domaines.
Je pense donc que cet état d'esprit est finalement présent en chacun de nous.
Antoine : J'aime beaucoup. Avec L.E.S.S., tu as eu l'opportunité d'accéder à différents marchés. J'imagine que tu as été confronté à des visions de l'innovation assez différentes selon les secteurs.
On sait notamment que tu travailles pour l'automobile, mais également pour l'horlogerie. Est-ce que tu as constaté des différences dans la manière d'aborder et de développer l'innovation dans ces industries ?
Yann : Ce sont deux domaines très différents.
L'horlogerie fait partie, pour nous, du marché de la vision industrielle, dans lequel nous sommes actifs et performants. De l'autre côté, il y a l'automobile.
Je dirais qu'ils ont tout de même un point commun : tout le monde veut de l'innovation, mais personne ne veut changer. Et ça, quelle que soit l'industrie !
Je pense que, plus que l'innovation elle-même, c'est l'accompagnement du changement et l'adoption de l'innovation par le client qui sont essentiels. Et cet accompagnement est très différent selon les marchés.
Je me souviens de la première lampe d'horlogerie que nous avions développée et que nous étions allés présenter chez un horloger.
J'étais extrêmement fier. C'était le début de l'entreprise, j'étais forcément amoureux de mon produit et de ma technologie.
J'arrive dans l'atelier. Il y avait le responsable d'atelier et une opératrice. Je commence à leur expliquer tous les avantages de notre lampe : une lumière uniforme, moins de fatigue visuelle, une meilleure détection des défauts grâce à une lumière directionnelle…
J'avais préparé tous mes arguments. Je me sentais extrêmement convaincant. Je me disais : « Mais ce produit est génial ! Si quelqu'un me le présentait comme ça, je l'achèterais immédiatement ! »
Et à la fin de mon discours, l'opératrice me regarde et me dit : « Ça ne va pas du tout. »
Là, je tombe des nues. Je deviens tout blanc et je lui demande ce qui ne va pas.
Elle me répond : « La chaise est trop basse. »
Je pense avoir énormément appris de ce premier rendez-vous chez un horloger.
Il ne suffit pas de résoudre un problème. Il faut aussi accompagner le changement et faire évoluer les habitudes. C'est le début du chemin pour intégrer une innovation.
Dans l'automobile, c'est complètement différent. Vous changez une vis et vous avez une documentation énorme, avec je ne sais combien de validations nécessaires.
C'est extrêmement difficile d'innover dans ce secteur.
Il faut donc trouver d'autres approches. Nous pouvons notamment apporter une amélioration esthétique, créer une identité lumineuse pour le véhicule ou permettre un gain de poids.
Mais surtout, nous devons travailler avec les designers, car ce sont eux qui ont potentiellement le pouvoir de faire évoluer les choses.
Au niveau opérationnel, tout est tellement optimisé qu'un changement peut devenir extrêmement compliqué pour les personnes concernées.
Le défi est donc très différent dans l'automobile.
Antoine : C'est un secteur très cadré, très normé, avec une marge de manœuvre plus limitée. Et finalement, comme dans beaucoup de domaines, le designer créatif dispose peut-être d'une plus grande liberté.
Yann : Exactement. Après, selon les marques, les designers ont plus ou moins de liberté.
Et dans l'automobile, le coût est un facteur absolument déterminant. Que l'on soit innovant ou non, soit on entre dans les critères définis, soit on n'y entre pas.
Antoine : Si tu repenses à ton parcours d'ingénieur, à tous les projets sur lesquels tu as travaillé, que ce soit chez tes anciens employeurs ou depuis la création de L.E.S.S., est-ce que tu as été confronté à une difficulté particulière ?
Un moment où tu t'es dit : « Ouh là, comment est-ce qu'on va résoudre ce problème ? »
Est-ce que tu aurais une anecdote à nous raconter ?
Yann : Je pense que l'anecdote de l'horlogerie est assez représentative.
Mais j'en ai aussi une concernant l'automobile. Dans ce secteur, l'une des principales difficultés consiste à gérer les attentes et les intérêts des différentes personnes impliquées dans l'intégration d'une innovation ou d'un nouvel acteur.
Au début, lorsque nous présentions notre technologie, il arrivait que certaines personnes soient présentes essentiellement pour analyser notre proposition et, finalement, pour essayer de la faire échouer.
Il fallait passer ce premier obstacle pour devenir intéressant aux yeux des décideurs.
Souvent, vous commencez par présenter votre technologie à une ou deux personnes. Puis, tout à coup, vous vous retrouvez avec dix personnes dans la salle.
Vous comprenez alors que vous suscitez de l'intérêt, mais aussi que vous faites face à une problématique beaucoup plus complexe.
Dans l'automobile, il y a énormément d'acteurs à réunir autour de la table : la marque, l'intégrateur et nous-mêmes.
Nous devons nous aligner sur les intérêts de l'intégrateur, qui ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux de la marque.
Je pense que c'est le défi le plus compliqué, au-delà de la technologie.
Finalement, nous trouverons toujours une solution technique à un problème. Notre entreprise est structurée pour cela.
Mais la véritable difficulté réside dans l'adoption et l'intégration d'une technologie au sein de groupes gigantesques, qui excellent dans leurs processus opérationnels, mais qui ne sont pas conçus pour s'adapter rapidement.
Antoine : C'est donc une question d'état d'esprit, face à des personnes qui ne savent pas forcément gérer le changement ?
Yann : Clairement, mais c'est aussi une question de structure d'entreprise.
Antoine : C'est intéressant. Pour rebondir là-dessus, comment est-ce que tu gères l'innovation en interne chez L.E.S.S., avec ton équipe ?
Chaque CEO a sa propre vision des choses. Comment as-tu intégré cette culture de l'innovation dans ton entreprise ?
Yann : Pendant longtemps, j'ai essayé de détacher ma personne de l'entreprise, afin de laisser davantage de place aux différents collaborateurs.
Mais finalement, je reste le fil rouge entre le client, la technique et la réalisation du produit.
En revanche, je prends un soin particulier à maintenir une attitude et un état d'esprit innovants au sein de l'entreprise.
Chaque employé évolue dans un cadre relativement flexible. Ce n'est pas du management laxiste, mais je vais toujours encourager les personnes qui cherchent à améliorer les choses, quitte à se tromper.
Ce n'est pas grave de faire une erreur. On peut toujours la pardonner. On fait un débriefing, on analyse ce qui s'est passé et on réaligne les choses.
En revanche, je serai très sévère envers les personnes qui veulent rester dans le statu quo, qui disent : « Ce n'est pas possible » ou « Les autres font comme ça ».
Là, il faut entamer tout un cheminement intellectuel pour déconstruire cet impossible.
Pourquoi est-ce impossible ? D'où vient cette limite ?
On continue jusqu'à trouver une proposition constructive plutôt qu'une impasse.
C'est un défi quotidien. Et il faut que tout le monde adhère à cette attitude : ne jamais rester bloqué face à un problème, mais toujours être force de proposition.
Antoine : Je crois qu'on parle véritablement de culture d'innovation.
Yann : Exactement.
Antoine : Il faut créer un terreau propice à l'émergence des idées, les accepter, les laisser grandir et fédérer les collaborateurs autour d'une vision commune pour avancer ensemble.
Je trouve que c'est la bonne approche.
On a eu l'occasion de travailler ensemble sur un projet. Et je pose systématiquement cette question à nos invités : comment as-tu perçu, et comment perçois-tu aujourd'hui, FiveCo de l'extérieur ?
Et d'ailleurs, si tu as une question en retour, j'y répondrai volontiers !
Yann : De notre côté, c'était une période où nous étions en surchauffe et où nous avions besoin de sous-traiter une partie de notre développement, ce que nous faisons assez rarement.
Généralement, nous internalisons énormément le développement.
Nous cherchions donc un partenaire fiable, que nous connaissions déjà. Je connaissais votre parcours et vos compétences, nous savions à qui nous avions affaire.
C'était un projet pluridisciplinaire, qui faisait intervenir de l'électronique, de l'optique et de la mécanique.
Nous avions besoin de personnes efficaces et de confiance à qui confier ce développement.
Et puis, ça m'a aussi fait énormément plaisir de faire travailler l'économie locale !
Antoine : On pouvait se le permettre sur ce produit !
Yann : Exactement ! Nous cherchions depuis longtemps des opportunités de collaboration et ce projet s'y prêtait particulièrement bien.
Pour nous, ça a été une très bonne expérience.
Nous n'avons pas eu besoin de gérer le projet de manière stricte. La collaboration reposait sur la confiance et elle a été extrêmement efficace.
Antoine : Merci !
Yann : Mais de rien, c'est sincère !
La question que j'aurais pour toi concerne vos modèles commerciaux.
Ils sont très différents des nôtres, puisque nous devons produire des produits parfaits en très grands volumes.
Finalement, nous faisons davantage de développement de processus pour garantir la qualité en volume que du développement sur mesure pour un client particulier.
Dans ce contexte, j'ai vu que vous aviez lancé THEye, qui est un produit un peu plus grand public, sans forcément être du B2C.
Est-ce que cela fait partie d'une stratégie que vous souhaitez développer ? Parce que votre cœur de métier reste bien le développement sur mesure, n'est-ce pas ?
Antoine : Oui, principalement.
Merci pour ta question. J'ai bien aimé quand tu as parlé, au début de l'interview, d'un accident concernant ta thèse.
THEye, c'est un peu un accident aussi, mais un accident provoqué !
Nous avions beaucoup de projets extrêmement confidentiels, notamment dans le domaine médical et les dispositifs électroniques implantables.
J'avais besoin de pouvoir montrer ce que nous étions capables de faire, notamment en électronique embarquée et en ultra-basse consommation.
J'ai donc demandé à mon équipe de développer un démonstrateur, en leur disant : « Je veux quelque chose d'aussi compact que possible. »
Mon équipe est revenue vers moi en me demandant : « D'accord, mais tu veux qu'il fasse quoi ? »
Je leur ai répondu : « Mettez un petit capteur ! »
Nous avions travaillé quelques années auparavant avec Sensirion, qui développe notamment des capteurs de température et d'humidité.
L'équipe m'a donc développé un tout petit module, de la taille d'une pièce d'un franc, qui allait devenir le futur THEye.
Lorsque nous avons envoyé une newsletter à notre base de contacts pour présenter cette technologie, nous avons reçu énormément de marques d'intérêt.
Nous avons alors décidé de lancer une petite production de 100 pièces pour recueillir les retours des utilisateurs et leur permettre de tester le produit.
Nous avions déjà des caractéristiques assez impressionnantes : deux ans et demi d'autonomie, un demi-million de points de mesure, des données chiffrées et une application extrêmement simple d'utilisation.
Avec tous les retours que nous avons reçus, nous avons commencé à nous poser des questions.
En discutant avec mes associés, je leur ai dit : « Finalement, la question est simple : est-ce qu'on en fait un produit ou non ? »
Et nous avons décidé de nous lancer !
Au départ, le projet avançait en tâche de fond, développé par l'équipe en parallèle des autres activités.
Puis, progressivement, il est devenu un véritable produit à part entière.
Nous avons passé différentes certifications, notamment IP68. Nous avons développé l'application mobile, puis la Gateway, le Cloud et le Dashboard.
Nous avons commencé à avoir un client, puis deux, et nous avons assez rapidement défini les limites de notre modèle.
Nous voulions tester notre produit auprès de clients locaux en Suisse, mais nous ne souhaitions pas assurer nous-mêmes sa distribution.
Nous avons donc commencé à chercher des distributeurs.
Et l'élément déclencheur, celui qui a véritablement fait décoller le projet, a été notre décision de proposer du white label, c'est-à-dire de la marque blanche.
Yann : D'accord !
Antoine : Aujourd'hui, THEye représente encore une petite partie de notre chiffre d'affaires. C'est un développement opportuniste, mais nous travaillons à le faire grandir.
Et notre grande force, ça peut paraître assez drôle de le dire pour ce projet, ce n'est pas forcément le produit lui-même.
Notre force, c'est que toute la technologie est maîtrisée par une seule et même équipe, qui assure l'ensemble du développement.
Nous pouvons donc adapter le produit aux besoins spécifiques de nos clients, que ce soit dans la pharmacie, la logistique ou la sécurité.
C'est là que réside notre véritable force de frappe.
Yann : D'accord.
Antoine : J'ai encore une question que nous aimons poser à tous nos invités.
Si tu devais résumer l'innovation en un mot, un seul… Alors, je suis gentil, comme je le disais précédemment à Nicolas, tu peux aussi choisir un groupe de mots !
Mais pour toi, l'innovation, c'est quoi ?
Yann : Je vais être un peu provocateur, mais ça demande un peu de contexte !
Comme tout bon Suisse, j'ai fait l'armée.
J'ai effectué mon école de recrues à Macolin, puisque j'étais à l'époque sportif d'élite. Les espoirs du sport suisse allaient alors à Macolin.
Pendant mes cours de répétition, on ne savait pas trop quoi faire de moi, puisque je n'avais pas été formé de manière tout à fait classique.
Nous avions un gradé qui se demandait bien ce que la vie allait pouvoir faire de moi, parce qu'il ne pensait pas que j'étais capable de faire grand-chose !
Dans ce cadre extrêmement rigide, j'avais développé différentes stratégies créatives pour préserver mon imagination et ma liberté intellectuelle.
Je faisais notamment quelques jeux de mots et autres plaisanteries qui agaçaient particulièrement l'autorité.
Un jour, ce gradé vient vers moi, rouge de colère. Je vois qu'il est vraiment énervé, alors que je fais pourtant ce qu'on me demande.
Antoine : Je sens que ça va me plaire !
Yann : Et là, il me lance : « Mais vous êtes un anticonformiste ! »
Et moi, j'ai trouvé ce mot absolument fabuleux !
Pour lui, c'était une insulte. Mais moi, je rayonnais, parce que je n'avais jamais été qualifié de cette manière et que je trouvais que ce mot me définissait parfaitement.
Dans cet état d'esprit, je pense que l'innovation, c'est de l'anticonformisme.
Il faut réussir à sortir du cadre pour trouver quelque chose qui permette de résoudre un problème.
Antoine : J'adore !
Écoute Yann, un immense merci d'avoir accepté cette invitation. C'était un vrai plaisir d'échanger avec toi.
Je te souhaite beaucoup de succès pour la suite.
Nous partagerons évidemment les coordonnées de L.E.S.S. Je vous invite à aller découvrir leur site internet, il y a énormément de choses à voir et de superbes technologies.
Un grand merci !
Yann : Merci beaucoup !